Ulf CLERWALL
Le 14 septembre cette année, le CDU est sorti victorieuse des élections municipales en Rhénanie-du-Nord-Westphalie (Nordrhein-Westphalen, NRW). Le principal parti d’extrême droite, Alternativ für Deutschland (AfD) a réussi à presque tripler son score, de 5,1 à 14,5%, et s’est classée troisième, derrière le SPD qui enregistre un recul relativement modeste dans le contexte (-2,2%). Les Verts ont enregistré des pertes significatives dans l’ensemble sauf dans des fiefs urbains comme Cologne et Düsseldorf. Outre le renforcement de leur présence dans les instances élues des municipalités, l’AfD a franchi la barrière pour mettre des candidats dans les « Stichwahlen », les élections spéciales des maires dans trois villes importantes de la Ruhr :
Hagen, Duisburg et Gelsenkirchen. Il n’y a que très peu de possibilité pour l’AfD de gagner un poste de Oberbürgermeister, mais la participation dans les élections leur permet de remonter d’encore un cran leur visibilité et accroitre leur temps de prise de parole dans le débat. Ce résultat confirme une hypothèse émise par des politologues allemands, que la « conquête de l’Ouest » par l’AfD est en train de se produire en accéléré. Déjà, lors des élections fédérales de février 2025, l’AfD a obtenu près de 17 % des voix en NRW. Le SPD, qui a autrefois régulièrement remporté la majorité absolue dans ce Land, n’a obtenu que 20 %. Maintenant, les yeux sont rivés sur les prochaines élections pour les Landtagen, c’est-à-dire les parlements des Länder, dont certaines auront lieu en 2026.
Cette double percée de l’AfD, dans les élections nationales et locales, est très significative, à double titre. D’abord, c’est simplement une question du nombre de personnes, du nombre de votants. A plus de 18 millions d’habitants, le NRW est le Bundesland le plus peuplé d’Allemagne (21,5% de la population nationale), et contient pas loin d’un quart des inscrits sur les listes électorales. A lui seul, le NRW compte pour le double de la population des Länder qui ont souvent été vus comme des bastions de l’AfD, la Thuringe, le Saxe, le Saxe-Anhalt et Brandebourg. Autrement, la percée ici signifie qu’il faut définitivement rompre avec l’idée – déjà fausse au départ – que l’AfD est un phénomène-problème qui émerge de l’ancienne RDA, un défaut de culture démocratique, voire une épuration des nazis insuffisante dans ces régions. En réalité le phénomène AfD n’a jamais été un « problème RDA », en dépit de l’image donnée par les cartes des résultats électorales1.
Deuxièmement, ce résultat signale aussi que l’AfD gagne rapidement du terrain dans des territoires qui historiquement ont été difficiles à pratiquer pour les parties de l’extrême droite en Allemagne. Au premier plan, à l’intérieur de NRW, on retrouve la Ruhr avec sa haute densité syndicaliste et une part très importante de la population issue de l’immigration. (Ce dernier élément est aussi présent dans les grandes villes en dehors de la Ruhr, comme Cologne dont 42% de la population est immigré de 1ère ou 2ème génération) Dans la Ruhr, le SPD a longtemps été hégémonique, arrivant régulièrement à des majorités absolues locales. Des autres territoires du NRW comme la Sauerland (région d’origine du chancelier Friedrich Merz), CDU reste majoritaire, et la plus grande ville du Land, Cologne, longtemps un bastion de l’électorat catholique et conservateur, reste aujourd’hui un fief des Verts. Autrement, quand on conjugue nombre d’électeurs avec un territoire peu propice à l’extrême droite, on comprend vite que NRW représente un jalon crucial dans la marche de l’AfD vers le pouvoir.
Cette note parcourt les facteurs qui ont facilité la percée accélérée de l’AfD dans le NRW, et décèle aussi les sources de résistance locale contre la dérive vers l’extrême droite : dans un certain nombre des lieux, qui ont pourtant le même profil des localités où l’AfD est arrivé à des résultats importants, la percée est bien plus modeste. La raison se trouve souvent dans une mobilisation politique au centre-gauche, sur des lignes unitaires et au-delà du périmètre du « barrage pur » – il s’agit d’occuper le terrain de chasse de l’extrême droite avec des projets politiques concrètes et articulés, pas uniquement des paroles de blocage. Certains de ces résistances ont des acquis historiques importantes. A titre d’exemple, le « Fairness Abkommen » (le Pacte d’Equité) de la ville de Cologne, dont tous les partis sont signataires sauf l’AfD. Cet accord local impose depuis 1998 aux partis politiques signataires de jamais exploiter les sujets d’immigration, d’intégration et de sécurité a des fins politiciennes, et toujours en parler en mettant les faits au premier plan. Par ailleurs, c’est cet accord qui a provoqué le fameux tweet d’Elon Musk en faveur de l’AfD dans les élections nationales en février cette année.
Migration des électeurs du SPD vers l’AfD – encore la faute aux « sociaux-traitres » ?
C’est surtout le basculement de ce Bundesland de la dominance social-démocratique vers l’extrême droit qui interroge. La migration des électeurs social-démocratiques semble incompréhensible à première vue : d’un côté, le SPD historiquement antifascistes avec sa politique sociale ; de l’autre, l’AfD, en partie une partie d’extrême droite, avec son programme économique essentiellement néolibéral. Les rouges et les bleus – ils semblent plutôt être des pôles éloignés dans le système des partis que des voisins auxquels on se rallie tantôt les uns, tantôt les autres.
Du coté des sociaux-démocrates on conteste souvent le fait que l’AfD soit un concurrent politique direct, estimant que les deux partis sont trop éloignés sur le fond. Par exemple, les chercheurs de la Fondation Friedrich Ebert (proche du SPD) se réfèrent à des analyses électorales selon lesquelles les nouveaux électeurs de l’AfD étaient souvent des abstentionnistes auparavant. De plus, le transfert direct d’électeurs de « l’Union » (CDU et CSU ensemble) vers l’AfD a été légèrement plus important que celui du SPD vers l’AfD, comme cela a été le cas lors des dernières élections fédérales de 2025. Mais les chercheurs de la Fondation Ebert admettent également que certains anciens électeurs du SPD ont fini par rejoindre l’AfD après un premier « détour » , à savoir un premier vote pour le SPD. Autre phénomène, aussi inquiétant, est que l’AfD capte désormais une proportion significative de primovotants, ce qui confirme la percée de ce parti parmi les jeunes ; qu’on proportion grandissante des 18-25 soit politisée par l’extrême droite est un danger évident.
De nombreuses peérsonnes déçues ont déjà quitté le SPD après l’Agenda 2010. Le gouvernement fédéral rouge-vert de l’époque a imposé un « démantèlement massif de l’État social », comme le qualifie Bettina Kohlrausch, chercheuse en sciences du travail à la Fondation Hans Böckler (proche des syndicats). Cela a marqué un point de rupture dans la relation entre le SPD et ses électeurs traditionnels, dont il ne s’est toujours pas remis à ce jour. Et c’est précisément cette rupture qui fait que le passage du SPD à l’AfD ne semble plus aussi absurde. Beaucoup de sociaux-démocrates locaux savent exactement qui a quitté définitivement le parti après les lois dit « Hartz 4 » (des lois qui durcissent fortement l’accès aux prestations sociales pour les chômeurs, surtout celles et ceux de longue durée). On constate la nouvelle présence de l’AfD, en particulier dans les villes ou les quartiers fortement touchés par les changements structurels, dans les anciens bastions du SPD qui souffrent aujourd’hui du chômage, des niveaux d’endettement incapacitants des municipalités et d’infrastructures publics délabrées. Dans le nord de la Ruhr, dans des villes comme Gelsenkirchen, Recklinghausen, Bottrop ou Herne, les pertes du SPD et les gains de l’AfD sont particulièrement marqués et atteignent presque systématiquement les deux chiffres.
Pour l’AfD, c’est un terrain fertile idéal : selon une étude de la Fondation Bertelsmann, l’AfD avait déjà atteint 28 % des voix dans les milieux sociaux précaires lors des élections fédérales de 2017, soit plus que dans tout autre milieu social. Dans de nombreux endroits, la détresse s’est même aggravée ces derniers temps. L’inflation touche particulièrement les bas salaires, et la hausse du chômage accentue encore l’insécurité. Mais les nouveaux partisans de l’AfD ne sont en aucun cas uniquement des travailleurs précaires. D’une manière générale, le parti bénéficie désormais d’un taux de popularité extrêmement élevé auprès des ouvriers. Lors des élections fédérales de 2025 ou des élections régionales en Allemagne de l’Est en 2024, il a toujours été de loin le parti le plus fort, pour ainsi dire le « parti ouvrier numéro un » en Allemagne, une revendication que le SPD avait en fait formulée pour lui-même.
Sur le plan matériel, de nombreux ouvriers de l’industrie ou de la production ne s’en sortent pas si mal en moyenne, comme le soulignent la chercheuse en sciences du travail Kohlrausch et la Fondation Ebert. Pourtant, c’est précisément là que l’AfD trouve un écho favorable : souvent, ces ouvriers qui gagnent bien leur vie travaillent dans des secteurs en pleine mutation, comme l’industrie automobile ou sidérurgique. Une motivation importante pour voter AfD, que les spécialistes des sondages électoraux constatent régulièrement, est la peur du déclassement social, plutôt que sa réalité factuelle. Ce n’est pas comme si l’AfD avait une réponse plausible quelconque aux problèmes structurels de la NRW. Ni les ce qui reste de l’industrie de l’acier ou les employés de Ford profiteraient matériellement du programme de l’AfD. L’analyse des programmes électoraux montrent que l’AfD soulagerait principalement les personnes ayant des revenus élevés. Sans parler des inconvénients liés à la situation géographique de la Rhénanie du-Nord-Westphalie, si son programme politique (euroscepticisme, abandon de la politique climatique) était mis en œuvre.
Des résistances politiques locales qui fonctionnent – « on ne bat pas l’extrême droite avec des bricoles postmodernistes ».
La « conquête de l’Ouest » qui est en train d’être réalisée par l’AfD reproduit donc, en accéléré, un schéma classique de la montée en puissance de l’extrême droite : la restructuration économique qui ne comporte pas seulement de précarité et chômage, mais aussi un sentiment grandissant de risque de déclassement social, et l’abandon de ce terrain politique par certains forces politiques de la gauche, dont ; comme par ailleurs en Europe, l’AfD est montée dans cette brèche, même sans proposer quelconque solution concrète et crédible. Ce qu’il faut constater, et c’est important pour chaque tentative de résister la vague d’extrême droite, c’est que juste dire que « l’AfD ne vous aidera pas non plus à vous en sortir » ne sert à rien. C’est dans les territoires ou des coalitions unitaires locales sont parties à l’offensive, avec des propositions concrètes concernant les services publics (jusqu’aux questions des équipements des crèches et les écoles), l’accès au logement et la régulation des loyers où la percée de l’AfD a été le plus limité (Cologne, 9% et Münster 4,5%, aussi à Düsseldorf et Bonn où l’AfD a été relégué au quatrième et cinquième place). Le mot d’ordre dans ces batailles locaux, porté notamment par le maire de Duisburg Sören Link consiste à dire « on n’arrête pas l’extrême droite avec des bricoles postmodernistes ». Un signal fort d’une volonté de retour d’une gauche unitaire et les forces du centre dans les problèmes du quotidien de la population locale.
A Cologne, l’instrument de premier plan pour résister la montée de l’AfD a été le « Fairness Abkommen », « l’accord d’équité » (https://www.rundertischkoeln.de/das-fairnessabkommen mit-den-demokratischen-parteien/); un accord politique locale qui vise à assurer que les sujets d’immigration, d’intégration et de sécurité, sont traités sans instrumentalisation partisane ; saisir et préempter, donc, les sujet devenu les terrains de chasse de l’AfD. L’AfD est, sans surprise, le seul parti politique non-signataire de l’accord.
Creuser plus comment les coalitions politiques locales en Allemagne ont pu faire front à, et dans certains cas endiguer, l’avancée de l’AfD, mérite un regard approfondi, surtout sur des terrains qui en termes socioéconomiques puissent paraitre idéal pour l’avancement de l’extrême droite. C’est le cas dans un certain nombre de localités dans la Ruhr, dans l’ancienne RDA, et dans le nord du pays. Deux dénominateurs communs tendent à se dégager : la volonté de construire des solutions concrètes à des problèmes du quotidien, et donc de réoccuper un terrain politique et social délaissé par la gauche « de Schröder », et des accords politiques d’adresser de manière unitaire et équitable les sujets d’immigration, intégration, sécurité, espaces et services publiques. En vue des élections municipales en France en 2026 – jalon clef avant les présidentielles de 2027 – il est opportun de faire connaissance des initiatives locales qui ont réussi à préempter le terrain de l’extrême droite ; avec des propositions respectueuses des droits humains, l’état de droit, et l’équite sociale.
1 Voire à ce propos, l’analyse de Dirk Oschmann dans « Der Osten, eine Westdeustche Erfindung » (L’Est, une invenBon ouest-allemande), non traduit )- un extrait se trouve ici :
htps://allemagnest.hypotheses.org/3938#more-3938 ou bien Steffen Mau, Ungleich vereint. Warum der Osten anders bleibt, Suhrkamp, Berlin, 2024, 168 p., non traduit, un compte rendu de lecture ici : hGps://allemagnest.hypotheses.org/4623
