À quelques jours du second tour de l’élection présidentielle, la possibilité d’une victoire d’Abelardo de la Espriella apparaît comme l’un des phénomènes politiques les plus significatifs de l’Amérique latine actuelle. Avocat médiatique sans expérience élective ni gouvernementale, il est parvenu à s’imposer comme le principal candidat des droites colombiennes autour d’un programme sécuritaire, ultraconservateur et inspiré des nouvelles figures de l’extrême droite à l’internationale.
Cette dynamique ne peut être comprise uniquement à travers la campagne électorale actuelle. Elle s’inscrit d’abord dans les clivages politiques construits entre progressistes et néoconservateurs, structurés notamment depuis le référendum pour la paix de 2016. Ce contexte local résonne avec la montée internationale de projets politiques combinant autoritarisme et personnalisation du pouvoir. Ces derniers remettent progressivement en cause les contre-pouvoirs démocratiques ainsi que les droits des femmes et des minorités (sexuelles, ethniques, religieuses ou politiques), tout en prônant un modèle économique ultralibéral et niant l’urgence climatique.
De l’uribisme à la radicalisation de la droite (déjà extrême)
Pendant plus de deux décennies, la droite colombienne s’est structurée autour de la figure d’Álvaro Uribe et d’un projet qui avait pour objectifs la victoire militaire et politique contre les guérillas (et tout ce qui était considéré comme politiquement proche), le libéralisme économique et l’alliance la plus étroite possible avec les États-Unis. Cette architecture a longtemps articulé les principaux clivages politiques du pays.
Cependant, le processus de paix engagé sous la présidence de Juan Manuel Santos a progressivement déplacé ces lignes de clivage. À partir du référendum de 2016 sur les accords de paix, la fin progressive du conflit armé avec les FARC a ouvert un nouvel espace de structuration politique, en particulier pour la gauche. Celle-ci a pu s’affirmer de manière plus autonome autour des enjeux économiques, des inégalités sociales et de la transformation de l’État.
Dans ce cadre, le vote en faveur du « oui » aux accords a progressivement constitué une matrice de recomposition du camp progressiste, désormais moins défini par la seule opposition à la violence armée que par un projet de réformes sociales et institutionnelles plus large.
Dans le même temps, ce déplacement a contribué à stabiliser deux grands blocs politiques : d’un côté, les partisans d’une sortie négociée du conflit et d’une ouverture démocratique ; de l’autre, ceux qui ont perçu les accords comme une concession excessive aux groupes armés. L’élection de Gustavo Petro en 2022 a consolidé cette structuration du champ politique.
Les limites de la « paix totale » et le retour du registre sécuritaire
Dans ce contexte, la dynamique électorale actuelle s’explique en partie par les limites rencontrées par la politique de « paix totale » mise en œuvre par le gouvernement Petro. L’ambition initiale consistait à engager simultanément plusieurs processus de négociation afin de réduire durablement les niveaux de violence.
Dans la pratique, la situation sécuritaire est restée très hétérogène selon les territoires. Dans certaines régions, les affrontements entre groupes armés se sont poursuivis, voire intensifiés, alimentant le sentiment d’une incapacité de l’État à garantir une amélioration tangible des conditions de sécurité quotidienne.
Cette perception a renforcé la centralité du thème sécuritaire dans le débat public et ouvert un espace politique favorable à des discours plus répressifs.
Dans le même temps, ce bilan sécuritaire ne doit pas masquer d’autres dynamiques. Le gouvernement de Gustavo Petro peut en effet revendiquer plusieurs résultats significatifs sur les plans économique et social. Selon les dernières données officielles, la pauvreté est tombée à 28 %, son niveau le plus bas historiquement, avec près de 1,8 million de personnes sorties de cette condition en 2025. Les revenus des ménages les plus modestes ont progressé plus rapidement que ceux du reste de la population.
Sur le plan macroéconomique, la reprise est également visible : le PIB a progressé de 3,6 % au troisième trimestre 2025, tandis que l’Indice de Suivi de l’Économie enregistre une hausse de 4 %, confirmant un redémarrage après le ralentissement de 2023–2024. Le marché du travail suit cette tendance, avec un chômage stabilisé à un niveau inférieur à celui des années de crise sanitaire et une dynamique positive dans plusieurs secteurs intensifs en emploi. Enfin, la réforme agraire s’est accélérée, avec plus de 240 000 hectares transférés à des organisations paysannes, dans un pays marqué par une forte concentration foncière.
Une droite en mutation dans un espace transnational
C’est dans ce contexte contrasté que s’inscrit la singularité de la campagne de De la Espriella. Celle-ci ne se distingue pas uniquement par son contenu programmatique, mais également par ses formes politiques et communicationnelles.
Rupture par rapport à l’uribisme traditionnel, De la Espriella incarne une personnalisation et une médiatisation renouvelées du pouvoir. Sa dynamique profite du déclin politique d’Álvaro Uribe et s’aligne sur les tendances internationales de la nouvelle droite. Plus excentrique que les figures traditionnelles de la politique colombienne, cet outsider mise sur des solutions « simples » et immédiates face à la violence et à la délinquance, portées par une forte mise en scène de l’autorité sur les réseaux sociaux. Enfin, si son discours anti-élites se veut nuancé, il se revendique volontiers comme le représentant des « nuncas » (ceux qui n’ont jamais (nunca) gouverné) ; un positionnement paradoxal, puisqu’il s’est rapproché des clans régionaux dès le premier tour, avant de rallier la majorité de la classe politique et du patronat au second tour.
Cette évolution s’inscrit par ailleurs dans une circulation internationale plus large des formes contemporaines de droite radicale. On y retrouve des emprunts explicites au modèle sécuritaire de Nayib Bukele, fondé sur la promesse de restauration de l’ordre par des dispositifs exceptionnels, ainsi que des éléments issus des stratégies politiques de Javier Milei, notamment la personnalisation du leadership et l’usage de slogans fortement polarisants.
Cette hybridation marque une inflexion significative dans le paysage politique colombien, en rupture avec les formes déjà plus traditionnelles de la droite uribiste.
Polarisation ou recomposition asymétrique ?
Dans ce cadre, le débat public tend souvent à décrire la situation colombienne comme une polarisation entre deux blocs équivalents. Cette lecture mérite toutefois d’être débattue.
Si la campagne de De la Espriella traduit bien un déplacement net de la droite vers des positions plus radicales, les orientations portées par Iván Cepeda s’inscrivent davantage dans la continuité de la gauche démocratique colombienne. Elles reposent sur la défense des accords de paix, la consolidation des droits sociaux, la réduction des inégalités et l’approfondissement de la participation politique.
Sur le plan économique, ce programme demeure relativement modéré dans le contexte latino-américain, sans projet de nationalisation massive ni remise en cause générale de l’économie de marché.
Dans ces conditions, le phénomène central semble moins relever d’une polarisation symétrique que d’une recomposition asymétrique, marquée par la radicalisation d’une partie de la droite dans un contexte de forte demande sociale en matière de sécurité.
Une géographie politique reconfigurée
Enfin, ces évolutions s’inscrivent dans une recomposition territoriale et générationnelle déjà observable depuis une dizaine d’années. Les grandes métropoles, les régions côtières et plusieurs territoires historiquement marginalisés tendent à se tourner vers les forces progressistes, tandis qu’une large partie de la région andine (à l’exception de Bogotá) et des zones rurales conservatrices demeure un bastion de la droite.
Ce clivage territorial se double désormais d’un clivage générationnel de plus en plus marqué, les jeunes électeurs apparaissant plus réceptifs aux propositions progressistes, tandis que les catégories plus âgées constituent le socle principal de la droite radicale.
Au-delà du résultat du 21 juin, la question ouverte par cette élection est donc celle de la nature durable de cette recomposition : s’agit-il d’une simple mutation de l’uribisme ou de l’émergence d’une droite post-uribiste pleinement inscrite dans les dynamiques internationales des droites radicales contemporaines ?
C’est autour de cette interrogation que se joue une partie décisive de l’évolution de la vie politique colombienne et même latino-américaine.
