Vibrant urban street life captured in Bogotá, highlighting local culture and architecture. (Pexels)

Colombie : Victoire de l’extrême droite, bascule ou alternance ?

2 juillet 2026

Table des matières

Avec 49,66 % contre 48,70 %, le peuple colombien vient de faire l’expérience d’une fracture majeure lors de ce second tour de l’élection présidentielle, en portant au pouvoir le candidat indépendant Abelardo De la Espriella. Ce résultat confirme la victoire de l’extrême droite et marque un coup d’arrêt à la dynamique progressiste initiée quatre ans plus tôt.

Ce scrutin a brisé toutes les régularités électorales nationales, enregistrant la participation la plus élevée de l’histoire colombienne avec 63,60 %, un volume de suffrages inédit pour les deux blocs, et l’écart le plus serré jamais constaté, inférieur à un point de pourcentage. Pour la première fois, le vainqueur franchit le seuil majoritaire sans atteindre la barre des 50 % des voix, s’inscrivant dans un contexte régional de poussée des extrêmes droites en Bolivie, au Chili et a -à confirmer- au Pérou.

L’extrême droite n’est pas une rareté en Colombie

La Colombie a longtemps été un laboratoire de l’extrême droite mondiale. Durant la « décennie dorée » des gauches latino-américaines (2003-2013), le système partisan colombien s’est distingué par son étanchéité totale à la vague progressiste régionale. Au pouvoir entre 2002 et 2010, Álvaro Uribe Vélez s’est imposé comme le pilier de la droite dure sud-américaine et un allié stratégique de Washington.

Sous sa présidence, le pays a expérimenté des nombreuses réformes constitutionnelles successives pour verrouiller le pouvoir, attaques répétées contre l’indépendance de la justice, violations systématiques des droits humains et réformes économiques libérales ultra-agressives, le tout légitimé par la conduite d’une guerre totale contre la guérilla des FARC.

Après le mandat de Juan Manuel Santos (2010-2018) et la signature des accords de paix – qui scellera la rupture de son camp avec Uribe –, le référendum de 2016 pour approuver le texte a été remporté de justesse par les opposants au processus de paix. Ce moment a marqué l’entrée de la droite colombienne dans les nouveaux codes du populisme réactionnaire global, synchronisé avec le phénomène Trump ou les rhétoriques du Brexit. Si cette dynamique a permis la victoire d’Iván Duque en 2018, le bilan désastreux et contesté de son gouvernement a conduit à l’élimination de l’uribisme officiel dès le premier tour en 2022, ouvrant la voie à l’accès au pouvoir de Gustavo Petro.

Les contours d’un gouvernement progressiste face aux structures de l’ordre public

La présidence de Gustavo Petro s’est caractérisée par un agenda de transformation structurelle axé sur la réduction des inégalités économiques, sociales et territoriales. Sur le plan international, l’exécutif s’est illustré par une diplomatie environnementale forte et un positionnement doctrinal tranché, plaçant la Colombie aux côtés des pays condamnant le génocide en cours à Gaza. Les réformes du code du travail et des retraites, bien que vivement combattues par les élites économiques, ont matérialisé le projet progressiste et permis de consolider un noyau dur de soutien populaire.

C’est au nom de la défense des institutions et de la transparence que l’opposition a eu l’occasion d’enrayer la légitimité du gouvernement. Deux variables critiques ont mis le progressisme en difficulté : la corruption et la gestion de l’ordre public. Des scandales impliquant des fonctionnaires proches de l’exécutif ont alimenté dans l’espace public un contre-discours valorisant la compétence technocratique face au personnel politique notamment de gauche.

En parallèle, le piétinement des négociations de la « Paix Totale » avec les organisations criminelles a généré une dégradation de la sécurité territoriale. Cette résurgence de la violence, affirmée par la présence visible de certains groupes armés, a fait l’objet d’une entreprise de capture et de rentabilisation politique majeure par l’extrême droite.

La campagne présidentielle : l’affrontement de deux modèles

La campagne électorale a mis en scène deux modèles de communication et de mobilisation parfaitement antithétiques. Soumis à l’interdiction constitutionnelle de la réélection, le Pacte Historique a désigné Iván Cepeda, figure d’une gauche doctrinale et discrète, fils d’un parlementaire victime d’un crime d’État en 1994. Centré sur la négociation et la sortie dialoguée du conflit armé, Cepeda a privilégié les canaux conventionnels comme les discours écrits et les rassemblements sur les places publiques, au détriment des arènes numériques. Cette stratégie a laissé les lignes de son programme floues pour les électeurs volatils, reléguant l’effort de mobilisation à des initiatives citoyennes décentralisées sur le terrain, notamment entre les deux tours de l’élection.

À l’inverse, Abelardo De la Espriella a opéré en entrepreneur politique indépendant, hors du système partisan traditionnel. Empruntant ses méthodes à Javier Milei et Nayib Bukele, il a maximisé l’usage des réseaux sociaux, de l’intelligence artificielle et des alliances avec les influenceurs ou les figures du football. Sa communication a combiné une esthétique militaire, l’appropriation de symboles identitaires nationaux — comme le maillot de la sélection pendant la Coupe du Monde — et des codes religieux omniprésents. Sous le qualificatif du « Tigre », son positionnement s’est structuré autour d’une rhétorique de rupture sécuritaire, promettant la neutralisation des groupes armés et la construction de dix mégaprisons, convertissant le désir de protection en un plébiscite autoritaire.

Le rôle des EEUU

Une nouveauté majeure de ce scrutin réside dans le rôle joué par les États-Unis, s’inscrivant dans une dynamique internationale de soutien explicite de l’appareil politique américain à certains candidats de l’extrême droite, comme on l’a observé récemment en Argentine, en Hongrie ou au Chili. Dans le cas colombien, Donald Trump est intervenu directement après le premier tour en adoubant De la Espriella, invoquant ses réalisations et son alignement politique préalable.

Cette alliance s’est matérialisée de manière provocatrice à la veille du second tour par le déplacement sur le territoire colombien du sénateur républicain Bernie Moreno, venu officiellement veiller au bon déroulement de l’élection. Sans aucun doute, cette ingérence ouverte d’une puissance étrangère dans un processus démocratique souverain soulève de graves interrogations d’ordre géopolitique et stratégique sur le rôle que sera appelée à jouer la Colombie lors des quatre prochaines années dans la région, servant potentiellement de tête de pont aux intérêts MAGA en Amérique du Sud.

Et la suite ?

Abelardo De la Espriella disposera d’une majorité de coalition au Congrès grâce au ralliement des partis traditionnels. Mais la vigilance doit demeurer : l’étroitesse de sa victoire et les alertes de l’opinion publique tracent des limites claires à son agenda. Durant la campagne, la polarisation autour du projet de la gauche de convoquer une assemblée constituante a produit un effet de ralliement constitutionnaliste au sein de la société civile, sanctuarisant le texte de 1991. Paradoxalement, les réformes radicales portées par De la Espriella requièrent elles aussi des modifications constitutionnelles d’envergure, face auxquelles le climat politique actuel offre de fortes résistances.

Par ailleurs, le profil de son gouvernement reste à observer, suspendu aux arbitrages entre les technocrates de l’ère Duque, les cadres radicaux de l’uribisme de la première heure et les courants religieux ultra-conservateurs liés à des figures comme Vivianne Morales (ancienne ambassadrice colombienne à Paris). Si la priorité sera l’offensive militaire dans les périphéries, la remise en cause des acquis sociaux des quatre dernières années risque de réveiller le spectre des grandes révoltes populaires (estallido social) de 2019 et 2021.

La sociologie du vote confirme une Colombie divisée en deux blocs géographiques nets, où le bloc progressiste conserve ses bastions dans les périphéries exclues, à Bogotá et chez les jeunes, tandis que la droite radicale s’impose dans les villes intermédiaires et les zones agro-industrielles. Le véritable arbitre a été la classe moyenne urbaine, notamment à Bogotá, où De la Espriella a réalisé une percée décisive. Il est donc urgent de s’assurer que ce virage institutionnel ne soit qu’une alternance technique et non une bascule durable vers l’autoritarisme.

La solidité éprouvée de l’édifice constitutionnel durant les années de l’uribisme, et notamment le rôle de la Cour constitutionnelle comme véritable contre-pouvoir, permet de garder espoir. Néanmoins, les principales incertitudes découlent désormais du contexte international et de la réalité des ingérences états-uniennes.

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