Le mois de septembre a vu trois élections dans des Länder en Allemagne. Le 6 septembre, le petit Land de Saxe-Anhalt, représentant 2% de la population, a vécu un vrai bouleversement politique : avec 43,8% du vote et plus que doublant son score, le parti d’extrême droite Alternative für Deutschland (AfD) est arrivé à trois sièges de la majorité absolue dans le Landtag.
Constituer une coalition alternative pour maintenir l’AfD hors du pouvoir ne sera que difficilement réalisable, les forces minoritaires pouvant difficilement proposer un programme de gouvernement consensuel et adapté au besoin du Land.
Deux semaines plus tard, la même dynamique s’est confirmée en Mecklembourg- Pomeranie Occidentale, Land encore moins peuplé. Si l’AfD y double aussi son score, elle ne sera probablement pas appelée à former un gouvernement, une coalition de centre-gauche (SPD-Die Linke- Die Grünen) pouvant se former.

Victoire de l’AfD en Saxe-Anhalt. Crédit : Maxppp – Chris Emil Janssen
Dans la troisième élection c’est la gauche qui crée l’événement. Die Linke, avec la candidature de pointe d’Elif Eralp, devance la SPD et la CDU pour devenir le plus grand parti de Berlin – il est donc éminemment concevable que la capitale allemande, qui est également un Land, aura une femme issue de l’immigration turque comme regierende Bürgermeisterin (maire gouvernante), une première dans l’histoire allemande. Elif Eralp, avocate de métier, née à Munich de parents militants socialistes turques réfugiés en Allemagne en 1980, fait partie de la troïka féminine actuellement à la tête de Die Linke, avec Inez Schwerdtner et Heidi Reichinnek. Leur programme social et économique en prise directe avec les difficultés du quotidien, notamment l’explosion des loyers à Berlin, allié à des méthodes de communication et de militantisme politiques (porte-à-porte dans les quartiers du centre et l’est de Berlin permettant de mobiliser abstentionnistes, jeunes et électoral féminin) qui rappellent celles du candidat Zohran Mamdani à New York, contribuent à leur succès électoral.
Le renouvellement des méthodes est également caractéristique de la campagne électorale menée par Ulrich Siegmund, le poster boy et tête de liste de l’AfD en Saxe-Anhalt. Il a sillonné le Land dans sa quasi-intégralité, parfois sur un Simson, une mobylette de marque culte de la RDA, rappelant ainsi son identité d’allemand de l’est, pour engager des conversations avec la population sur un registre amical, posé et sans agressivité ; une approche peu associée à l’extrême droite en général. Mais cette dimension sympathique ne doit pas faire oublier que son agenda politique est parmi les plus radicaux à droite proposé en Allemagne depuis 1949, incluant l’atténuation de la responsabilité historique dans la Shoah, notamment dans les politiques commémoratives et d’enseignement public.
La politique de rupture représentée par l’extrême droite a, comme ailleurs, attiré les abstentionnistes et les jeunes – surtout les jeunes hommes – qui ont massivement voté pour l’AfD. La promesse du parti d’extrême droite reste la même : « votre vote changera les choses » ; un argument simple mais efficace dans des régions qui n’ont pas constaté de réels changements en matières économique et sociale, en dépit des alternances politiques à l’échelle nationale.
Dans ces trois élections, la CDU est la grande perdante, avec également en Saxe-Anhalt et à Berlin, bien que dans une moindre mesure, le SPD. En Mecklembourg- Pomeranie Occidentale, la CDU n’atteint même pas le seuil des 5% qui permet d’obtenir des sièges au parlement du Landtag. C’est d’ailleurs la première fois depuis 1949 que la CDU ne sera pas représentée dans un Landtag en Allemagne.

Victoire de Die Linke à Berlin. Crédit : AFP / JENS SCHLUETER
Ces trois scrutins constituent ainsi un réel vote sanction contre le gouvernement fédéral, le chancelier Friedrich Merz et la politique réformiste néolibérale qu’il a engagé depuis le début de son mandat. La Mecklembourg- Pomeranie Occidentale et, encore davantage la Saxe-Anhalt, sont des régions confrontées à une crise démographique profonde et où les nouvelles mesures d’austérité sociale du gouvernement Merz vont avoir des effets particulièrement prononcés. Pour le CDU, la seule option possible pour éviter la débâcle électorale aurait été d’abandonner le projet de réforme du système de retraite actuellement en discussion au niveau national.
Deux questions se posent désormais. Quel signal ces résultats renvoient-ils au gouvernement actuel et que disent-ils des élections à venir ? Seconde question, sans doute plus immédiate : l’AfD sera-t-elle capable de mettre en œuvre de son programme en Saxe-Anhalt, si le parti d’extrême-droite parvient à former un gouvernement ?
Sur le premier point, il semble évident que le parti d’extrême droite continuera à progresser dans les sondages et à se rapprocher du pouvoir réel, notamment en s’implantant davantage dans les Länder de l’ouest.
La réponse à la seconde question est liée : il est possible qu’un échec en Saxe-Anhalt viendra obérer les efforts du parti au niveau national ; l’AfD, ultralibérale en matière économique, n’est en effet pas en mesure de proposer de réelles politiques de redressement économique et social du Land. Renvoyer tout problème à l’immigration et à « Berlin » – donc le gouvernement national – devrait finir par lasser son l’électorat (comme cela a pu être constaté en Suède lors des récentes élections). Et l’AfD, comme les autres partis d’extrême droite, devrait rapidement faire la démonstration de son incompétence – voire de sa corruption – une fois en situation de gouverner.
En tout état de cause, si l’AfD parvenait au pouvoir en Saxe-Anhalt, sa pérennité demeurerait précaire. Le respect de l’ordre constitutionnel de l’Allemagne restant pour le moment encore un pare-feu solide et un moyen pour la société civile allemande de résister à l’agenda politique de l’AfD, tant au niveau des Länder qu’au niveau national. La question est pour combien de temps.
Billet d’analyse de Ulf Clerwall, membre de La Digue.
