La situation des personnes LGBTQIA+ en Turquie s’est progressivement dégradée au cours de la dernière décennie. Si les relations homosexuelles ne sont pas criminalisées en tant que telles, les libertés d’expression, de réunion et d’association des personnes LGBTQIA+ font l’objet de restrictions croissantes. Les marches des fiertés sont régulièrement interdites, les associations font l’objet de procédures et de contrôles, tandis que des militants, journalistes et défenseurs des droits humains sont confrontés à des arrestations ou à des enquêtes judiciaires. L’opération policière menée à partir du 12 septembre 2026 sous le nom de « Ma famille est en sécurité » constitue, une nouvelle étape par son ampleur et par le nombre d’organisations et de personnes visées.
1. Un durcissement progressif des restrictions
La répression des mobilisations LGBTQIA+ ne constitue pas un phénomène nouveau. Le tournant est particulièrement visible depuis 2015, année où les autorités ont commencé à interdire et à disperser systématiquement la marche des fiertés d’Istanbul. En 2017, le gouvernorat d’Ankara a également interdit les événements LGBTQIA+, avant que cette interdiction générale ne soit annulée par la justice administrative en 2019. Depuis, des interdictions ponctuelles continuent d’être prises dans différentes villes.
Ces interdictions donnent régulièrement lieu à des interventions policières. En juin 2022, environ 360 personnes ont été interpellées à Istanbul après l’interdiction des événements de la Pride. En 2025, plus de 50 personnes ont été interpellées avant même le départ de la marche. En juin 2026, la Pride d’Istanbul a de nouveau été interdite et plusieurs dizaines de personnes ont été placées en garde à vue.
Les interventions policières ne se limitent donc pas à empêcher la tenue d’une manifestation. Elles concernent également les associations et les espaces dans lesquels la communauté LGBTQIA+ peut s’organiser. Cette évolution s’accompagne d’un recours croissant à des dispositions pénales, notamment l’article 226 du Code pénal relatif à l’« obscénité ». Le Monde relève que cette disposition, initialement conçue notamment pour protéger les mineurs contre la pornographie, est désormais mobilisée dans certaines procédures visant des militants et organisations LGBTQIA+.

Une femme est arrêtée lors d’une manifestation pour la défense des droits LGBT+, le 15 septembre 2026, à Ankara (Turquie). (DIEGO CUPOLO / NURPHOTO / AFP)
2. L’opération « Ma famille est en sécurité » de septembre 2026
Les 12 et 13 septembre 2026, les autorités turques ont lancé une opération coordonnée dans plusieurs provinces. Des policiers et des gendarmes ont effectué des perquisitions dans des domiciles, des locaux associatifs et certains lieux fréquentés par la communauté LGBTQIA+. Le siège de Kaos GL, organisation historique de défense des droits LGBTQIA+ en Turquie, a notamment été perquisitionné à Ankara. Des ordinateurs, téléphones, tablettes, documents et disques durs ont été saisis.
L’opération concerne un nombre beaucoup plus important de personnes que les interventions habituelles lors des Pride. Le ministre de la Justice, Akın Gürlek, a indiqué que les procédures concernaient 162 personnes, neuf associations et treize commerces, dans quinze provinces. Au 15 septembre, Amnesty International faisait état de plus de 60 arrestations, d’au moins 23 placements en détention provisoire et d’enquêtes visant plus de 160 personnes.
L’opération a également une importante dimension numérique. Plusieurs sites d’organisations LGBTQIA+ — parmi lesquels Kaos GL, 17 Mayıs, ÜniKuir, Pembe Hayat, SPoD, Genç LGBTI+ et Lambdaistanbul — ainsi que les comptes de plusieurs militants et journalistes ont été bloqués ou restreints. Amnesty International indique que plus de 180 comptes de réseaux sociaux et plusieurs sites internet ont fait l’objet de restrictions.
Les autorités présentent cette opération comme une mesure de protection de la famille et des enfants. Elle s’inscrit dans le cadre de la politique gouvernementale de « Décennie de la famille et de la population » (2026-2035), lancée dans un contexte de préoccupations officielles concernant la baisse de la natalité. Le nom même de l’opération — « Ma famille est en sécurité » — reprend ce registre.

Des policiers à Izmir en Turquie, le 27 juin 2026. (Murat Kocabas /Middle East Images. AFP)
3. Les interventions policières après les perquisitions
La mobilisation policière s’est poursuivie après les premières arrestations. Le 15 septembre, des personnes venues protester devant le palais de justice de Çağlayan, à Istanbul, ont été encerclées par la police avant de pouvoir tenir leur déclaration publique. Amnesty International rapporte que plus de 95 personnes ont été interpellées à cette occasion. À Izmir, la police aurait utilisé du gaz poivre contre des manifestants ; deux personnes ont été arrêtées puis relâchées.
Selon Reuters, les autorités ont également procédé à de nouvelles arrestations judiciaires le 15 septembre, portant à plusieurs dizaines le nombre de personnes placées en détention dans le cadre de l’opération. Ces interventions montrent que la séquence de septembre associe plusieurs instruments : perquisitions, arrestations, détentions provisoires, enquêtes pénales, interdictions de rassemblements et restrictions numériques.
Il existe donc une continuité entre les interventions lors des Pride et l’opération de septembre 2026, mais également une différence d’échelle. Les interventions antérieures visaient principalement à empêcher des rassemblements ; l’opération actuelle touche simultanément des individus, des associations, des commerces, des journalistes et des espaces numériques.
En effet, des journalistes connus ont été arrêtés pour avoir diffusé des informations sur ces interventions et en raison de leurs publications sur les réseaux sociaux : Sarya Toprak du journal BirGün Gazetesi, Şener Azak journaliste et producteur de télévision allemand basé à Istanbul pour la chaîne ARD télévision, et Tuğba Tekerek journaliste indépendante turque basée à Istanbul, très active en matière de défense de la liberté de la presse et en raison d’un reportage publié par KAOSGL sur le genre et les élections en Azerbaïdjan. Tuğba Tekerek serait encore détenue. Les autres journalistes ont été libérés.

Des activistes défilent pour la 12e «Trans Pride March», dans le district de Kadikoy vers Istanbul, le 21 juin 2026. Cette marche a été dispersée par la police, et a donné lieu à des arrestations de militants. — © IMAGO/Abdullah Tepeli / IMAGO/ZUMA Press Wire.
4 – Une criminalisation des activités des associations
Les associations LGBTQIA+ et les organisations de défense des droits humains considèrent ces opérations comme une criminalisation de leur activité. Amnesty International demande notamment la libération des personnes détenues en raison de leur travail de défense des droits et la fin des restrictions visant les associations LGBTQIA+.
Une lettre ouverte d’universitaires et de chercheurs condamne également les perquisitions, les détentions et les conséquences de ces mesures sur la liberté d’association et de défense des droits humains.
Le texte de Yıldız Taghızade publié par Kaos GL apporte un angle plus large sur la question. L’autrice établit un rapprochement entre la criminalisation des personnes LGBTQIA+, les arrestations intervenues lors des mobilisations politiques, les pressions exercées sur la société civile et la situation des opposants. Elle défend ainsi l’idée que la criminalisation ne touche plus seulement certaines « minorités » ou certains comportements, mais peut également atteindre les formes d’organisation collective et d’activité politique.
Le texte de Yıldız Taghızade s’appuie également sur une enquête réalisée en 2025 par Kaos GL et l’Association 17 Mai, auprès de 1 500 personnes en Turquie. Cette enquête met en perspective le discours officiel sur la « menace » que représenteraient les personnes LGBTQIA+. Selon les résultats publiés par Kaos GL, la visibilité LGBTQIA+ était l’élément considéré comme le moins menaçant, avec 10 % des réponses. Les préoccupations les plus importantes citées dans l’enquête concernaient notamment l’application insuffisante des lois contre la corruption et les restrictions à la liberté de la presse. (cf Kaos GL – LGBTİ+ Haber Portalı).
Conclusion
La situation des libertés LGBTQIA+ en Turquie se caractérise ainsi par une restriction progressive de l’espace public et associatif. Depuis 2015, les interdictions de Pride et les interventions policières ont régulièrement limité la liberté de réunion. À ces pratiques se sont ajoutées des procédures judiciaires, des pressions sur les associations et, plus récemment, des restrictions numériques.
L’opération « Ma famille est en sécurité » de septembre 2026 marque une nouvelle étape par son ampleur. Les autorités indiquent que 162 personnes, neuf associations et treize commerces sont concernés par les procédures dans quinze provinces. Les opérations comprennent des perquisitions, des arrestations et des saisies de matériel, tandis que plusieurs organisations et comptes numériques ont été bloqués. Les manifestations organisées en réaction à ces mesures ont elles-mêmes fait l’objet d’interventions policières.
Sources principales :
- Le Monde — « En Turquie, une opération policière sans précédent contre la communauté LGBT+ »
- Amnesty International — « Türkiye: Authorities must end escalating crackdown on LGBTI rights groups »
- Kaos GL — enquête sur les perceptions des personnes LGBTI+ en Turquie (2025)
- Mediapart, article de Pascal Maillard transmis précédemment.
- Lettre ouverte des universitaires et chercheurs : Open Letter from Academics and Researchers Condemning the Mass Detention of LGBTI+ Human Rights Defenders in Turkey
- Yıldız Taghızade / Kaos GL,
- Communiqué des formations conservatrices favorables au gouvernement, « Nous remercions notre État pour l’opération “Ma famille est en sécurité” ».
Billet d’analyse du groupe International de La Digue.
